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As presented at the FAU Revising the French Connection conference:

                        L’IPODOLOGIE CREATRICE

On sait quel usage les philosophes ont fait et font de l’art. Mais il n’est pas interdit de renverser le propos et de poser la question dans l’autre sens : quel usage les artistes font-ils de la philosophie ?

Pour brosser largement le tableau et s’en tenir aux dernières décennies, on pourrait facilement multiplier les exemples sans que cet intérêt des artistes pour la philosophie ait toujours des motivations analogues. L’histoire de cette relation reste à faire, et tel n’est pas mon objectif aujourd’hui: notons néanmoins au passage quelques occurrences saillantes : intérêt de Magritte pour Hegel ou Heidegger (Tout le monde connaît le fameux tableau « Les Vacances de Hegel » ; les Entretiens de Giacometti avec Merleau-Ponty et Sartre ; Wittgenstein quant à lui a beaucoup d’adeptes parmi lesquels De Vries, Kosuth, Nauman, Verjux, qui ont chacun « leur » Wittgenstein ; signalons aussi les dialogues entre Buren et Lyotard ; Monory, qui est imprégné de Sénèque, dont les Récits tremblants / Lyotard / Monory ont été publiés en 1977. Sans parler de Clément Rosset et Morellet, et tant d’autres…

Signalons surtout les travaux effectués en 2003 par Anne Mœglin-Delcroix dans son séminaire à Paris 1 et la publication du N° 44 de la Revue d’esthétique sorti en 2004, dont le dossier était consacré à « l’inspiration philosophique de l’art contemporain ».. Voici ce qu’écrit Anne Mœglin p.7 : La philosophie, « est devenue, dans l’art contemporain spécifiquement, plus qu’un outil intellectuel : tantôt un matériau de l’art à part entière, à élaborer comme tout matériau, tantôt le sujet même de l’œuvre, chargé d’en vérifier l’énoncé in concreto ».

Elle constate que les œuvres philosophiques citées par les artistes relèvent rarement de l’Esthétique : « C’est le Wittgenstein du Tractatus et non celui des Conversations sur l’esthétique, c’est le Merleau-Ponty de la Phénoménologie de la perception et non celui du Doute de Cézanne, c’est le Deleuze de Mille Plateaux et non celui du Pli ou de Logique de la sensation qui sont invoqués ». Ce n’est donc par l’art en lui-même qui intéresse les artistes contemporains contrairement aux artistes “ modernes ”, préoccupés par l’exploration du médium et son autonomie. En effet, les artistes “ contemporains ”, qui vont étendre l’art, à partir des années soixante, à toutes sortes de pratiques nouvelles, s’interrogeront sur les « fins de l’art » et mettront en avant la fonction sociale de l’artiste. « S’ils se sont tournés, plus que leurs prédécesseurs, vers la philosophie, précise Anne Moeglin, ce n’est donc nullement parce que leur art aurait délaissé le réel au profit du concept, comme on le dit communément, mais au contraire parce que, après l’abstraction formaliste des années 50, ils ont dû reconstruire un art tourné vers les hommes, l’expérience, la nature ou la société : c’est d’une philosophie ancrée dans les choses, non de philosophie spéculative, qu’il est question. »

Voilà que je me suis donné à mon tour, pour tâche urgente de réfléchir depuis une position d’artiste qui fréquente la philosophie, sur l’hypothèse d’une relation causale entre ma fréquentation des philosophes et mon travail de création plastique.

Une distinction est d’emblée capitale : d’une part comment nous vivons chaque jour, à chaque instant, même sans le savoir, avec de la philosophie en bandoulière et d’autre part, ce que nos œuvres portent en elles d’ingrédients philosophiques. Qu’on me permette néanmoins de suspendre pour le moment cette distinction pour garder la personne et l’œuvre dans le dessin d’un seul et même mouvement.

Dans l’énergie qui innerve un élan créateur, celui de faire quelque chose plutôt que de s’abstenir, celui qui par une série d’actes, surmonte les délices lascifs ou mortifères du « à quoi bon ? », comment jauger le « coefficient de philosophie » comme étant supérieur à celui de poésie, de littérature, d’histoire, de sciences humaines, de culture domestique, d’événements politiques et que sais-je encore ? En quoi la philosophie plus qu’une autre tournure de pensée tient-elle une place particulière dans mes actions créatives ? Est-ce une affaire de mode, d’époque, d’itinéraire personnel, de proximité (le voisinage des collègues esthéticiens par exemple m’inciterait à donner une place prépondérante à ce champ plutôt qu’à tout autre ?).

Le seul moyen de se sortir d’un tel salmigondis consiste à méthodologiquement le respecter. Je m’explique : accepter comme acquis que l’acte créateur comprend une pluralité d’ingrédients qui est la vie elle-même dans son infinie complexité. Cela dit, essayer, en gardant bien en tête que la philosophie est une partie de cette chimie, de considérer sa place effective et surtout le rôle qu’elle y tient. Est-ce qu’elle injecte ? Est-ce qu’elle irrigue ? Est-ce qu’elle retient, censure ? Est-ce qu’elle soutient la poïèse en la pensant ou en en décompensant les excès, les débordements, etc. ?

Quand je parle de philosophie, s’agit-il comme ça d’idées qui fusent pendant la conception ou la fabrication d’une œuvre (autopoïétique) ? S’agit-il d’une pensée mise en branle dans le même temps, d’une pensée organisée en système de pensée ? une pensée qui va de pair avec la pensée plastique ou la tentative de former des concepts opératoires à partir de l’expérience de création et de réception de mes propres œuvres ? J’ai bien conscience d’augmenter la confusion. Mon propos nécessairement s’enlise comme un corps dans les sables mouvants : dès que je remue mes idées, ma pensée s’enfonce un peu plus… trouver une branche à tenir, écrire encore, ne pas abandonner. C’est Deleuze qui le rappelle dans Pourparlers (181-182), « Un créateur est quelqu’un qui crée ses propres impossibilités, et qui crée du possible en même temps ».

Examinons d’abord comment se dessine ma relation à la philosophie. Je ne dis pas l’Esthétique car paradoxalement, elle me paraît moins centrale pour mon propos. En effet, j’essaie de me situer à un stade humain non spécialisé d’un usage de la philosophie. L’esthétique ne m’aide pas beaucoup pour penser mon être au monde, mes rapports à l’altérité par exemple. Elle m’est en revanche d’un grand secours pour approcher, apprécier, analyser philosophiquement les œuvres d’autres artistes, pour comprendre les diverses manières de « faire des mondes », de réfléchir sur le jugement de goût, sur la beauté et la laideur, le sublime, etc. Par ailleurs son projet serait plus de penser l’œuvre faite que la création en cours, du moins jusqu’à une période très récente.

Mais pour moi, même ces raisons sont lointaines. Ce qui importe c’est le mode personnel de fréquentation de la philosophie, que je crois susceptible d’être un embrayeur de création. D’abord, cette fréquentation est furtive. Je lis rarement in extenso un texte. J’en survole des passages. Je suis attiré par des textes philosophiques complexes mais aussi comme inhibé à leur lecture. J’ai peur des contresens. Le jargon technique me rebute. Je me sens assez lucide pour juger du caractère hermétique de l’herméneutique. De toute façon, je n’en ai pas la détermination, la volonté suffisante. Et pourtant, ma bibliothèque est autant garnie de livres de philosophie que de livres d’art. Je les sors, j’en lis des fragments et je me sens submergé par le projet même de tout lire. Alors sortir, se retrouver dehors où (c’est le poète Du Boucher qui l’écrit : « Dehors tu te reconnais / parce que rien, là, ne t’a réfléchi ».

Mais depuis deux ans, l’usage que je fais de la philosophie est devenu auditif et ambulatoire. C’est essentiellement au fil de l’IPOD que je la côtoie.

Voilà que mes artères m’ont joué un tour. En 2005, infarctus. Je m’en sors avec un ressort. Comme disent les médecins, il y a la vie d’avant et la vie après. Nécessité de marcher une bonne heure par jour, par n’importe quel temps, dans les forêts, sur les plages, en montagne, en ville bien sûr ; mais marcher, mettre un pied devant l’autre, des milliers de fois, pour que le sang, à chaque impulsion du talon, circule encore et encore. Marcher vite, avoir chaud, sentir l’effort se dérouler, faire son heure… Aussi le baladeur est-il devenu un précieux compagnon de route, et les écouteurs plantés dans les oreilles, je marche en écoutant des émissions téléchargées, des émissions aux sujets variés mais presque toujours associées au champ philosophique. Cours du Collège de France, podcast de France Culture, livres audio, j’introjecte de la philo per aurum, sans toujours tout comprendre mais en vivant une sorte de bonheur abstrait et déambulatoire.

La marche produit un affrontement avec le dehors. Deleuze est persuadé que sans cet affrontement avec le dehors, il n’y a pas de pensée ni d’œuvre.

Je ne suis pas un artiste marcheur dont la marche constitue l’œuvre même. Non, mais marcher et écouter sont néanmoins comme les deux broches de la même prise, tirant de l’énergie pour créer. Cette discipline quotidienne est devenue au fil du temps presque une addiction. Manquer un jour à cette exigence me laisse un sentiment d’insatisfaction. J’accumule de l’énergie tout en déchargeant par là même la batterie du baladeur qui dévide son filin philosophique. Il y a l’espace traversé au pas de course, l’incorporation des voix qui traversent ma tête, le mouvement si parfaitement de tout le corps qui se déplace, les imprévus qui surgissent dans l’étrange isolement que provoque l’appareil. Et il y a aussi le moment où la marche produit un effet de légère hypnose, les instants intermittents quand l’attention se relâche, quand je n’écoute plus et que le corps devient cet automate au cerveau suspendu à un rêve qui passe. Alors, dans ces moments là, une vague pensée d’œuvre à faire peut faire une apparition fugace. Quelque chose d’imperceptible se met en branle comme pris dans le rythme mécanique des pas qui défilent, une conférence de Bouveresse, une lecture de Pascal, un « pourparler » de Deleuze déclenchent une chaleur, une sensation, un incipit et cela me secoue et irrigue un réseau inactif. Je m’éveille à l’envie d’ajouter une trace que je veux croire inédite au monde des choses créées de main d’homme.

Il ne faut voir dans cette attitude aucune exemplification d’un concept philosophique préfabriqué, aucune illustration d’une idée entendue. Il s’agit d’une kinesthésie qui tend à s’informer en démarche artistique. Les os, les muscles, les nerfs, le sang, la lymphe, les matière blanches et grises, les neurones, les synapses, donc le corps, le corps propre, « celui que je crois m’appartenir » dit Valéry qui ajoute : « mais je lui appartiens plus qu’il ne m’appartient ». Ce corps propre, le « mon corps » se combine à deux autres corps : celui que je vois dans le miroir, le corps de la représentation, mais aussi celui anatomique et physiologique que montre le scanner ou la dissection. Ces trois corps se coalisent pour produire le corps créateur, quatrième corps qui va tenter d’imprimer au monde sa singularité et se démarquer de son identité sociale et administrative.

La philosophie que j’écoute dans mon baladeur pourrait avoir la fonction d’un embrayeur de création. Mais les mots dont elle use, éprouvent mes virtualités créatrices et leur soufflent à l’oreille ce en quoi je suis éventuel, sollicite cet « implexe » dont parle Valéry. L’implexe infléchit ma course de vie (curriculum vitae) et mon corps serait cet alambic cinéplastique distillant un alcool encore improbable et qui doit advenir.

L’écoute addictive de la philosophie associée à l’effet d’hypnose de la marche m’ont fait, à l’instar de nombreux artistes des années soixante, sortir de l’atelier, d’abord par décentrement puis par effacement. « Dès lors, ce n’est plus seulement d’une géométrie que l’art est amené à se réclamer, mais littéralement d’une cinématique. L’artiste, et pas seulement le performer, devient un individu par essence mobile dont les pérégrinations fondent, ou du moins influencent fortement les réalisations. » [1]

Mais au couple « Marcher, créer », on substituera le tripode Marcher, écouter, créer… puisque le sonore est, comme le dit Thierry Davila, une préoccupation permanente des artistes en marche. Il suffit de rappeler les déambulations sonores de Max Neuhaus en 1966 et 1976 permettant de « prêter l’oreille à des bruits dont on découvre qu’ils peuvent être des sons (…). Marcher devient le moyen privilégié pour écouter le monde, y prêter attention, parce que se déplacer est aussi une façon de se mettre à entendre » [2]

Certes, mais dans le cas de mes marches quotidiennes, sans me couper tout à fait du monde extérieur, j’ai néanmoins la pression des oreillettes de chaque côté de mon crâne, boîte de résonance, creusant un espace intérieur comme une salle vide tout entière habitée par l’émission que j’écoute. Et cela n’est pas sans effet sur les pensées qui s’écoulent.

Mais trêve de généralité. A ce stade de mon exposé, je dois donner un exemple de cette créativité péripatéticienne et à travers une situation précise, démonter son fonctionnement. Mes recherches tant comme artiste que comme universitaire, ont pour motif ce que Valéry a appelé en 1937 la poïétique (de poiein, faire, produire). La poïétique est l’étude de la création en train de se faire, développée par René Passeron à partir de 1971. Quel sens assigner à l’opération matérielle et psychique du faire artistique ? Tel est l’enjeu de l’approche poïétique qui concentre l’étude de l’œuvre sur les moments de son élaboration plutôt que sur sa réception.

Je vous dois donc un exemple précis de ce mixage singulier entre la marche, l’écoute de la philosophie et l’émergence d’une création personnelle. Nous sommes le dimanche 25 novembre 2007, L’ipod en poche, les oreillettes en place, je fais d’un bon pas le parcours d’environ 60mn dans forêt de Grosbois en région parisienne, tout près de mon lieu d’habitation. Depuis plusieurs semaines je pense à la création d’une œuvre institutionnelle et collaborative qui va consister à demander pour mai 2008, à chaque collègue de notre département d’art à l’université Paris1, de participer à une action qui aura lieu dans notre salle d’exposition. Chacun des 180 enseignants et personnels administratifs pourra apporter par ses propres moyens une à trois œuvres d’art qui se trouvent chez lui, sur les murs de son domicile. Les œuvres toutes bidimensionnelles seront accrochées très proches les unes des autres, bord à bord comme dans les salons officiels du XIXe siècle. Chacun a toute liberté de format à condition que la pièce puisse se porter à deux mains. Cette exposition sera un écho sociologique des goûts de cette communauté universitaire, une façon de passer des objets de l’espace privé à celui du lieu de travail. Les étudiants verront ce que leurs professeurs accrochent sur leurs murs ou du moins ce qu’ils ont choisi d’en montrer. Les préteurs resteront anonymes et les organisateurs s’engagent à garder le secret. Je considère cette initiative comme une œuvre coopérative dont je serai l’incitateur. Bien entendu, chacun est libre de participer ou non.

Me voilà donc toujours dans la forêt, marchant en écoutant sur l’Ipod, une émission de philosophie intitulée Les vendredis de la philosophie, animée par François Noudelmann et consacrée cette fois à Berkeley. L’émission m’intéresse   car elle relativise le solipsisme de Berkeley dont on se contente généralement, nous dit l’animateur de faire « un idéaliste extravagant pour qui le monde n'existe pas en dehors de notre perception. Pourtant ce philosophe irlandais du XVIIIe siècle fut beaucoup plus qu'un théoricien de l'immatérialisme. Anglican, il voulut éduquer les hommes du Nouveau monde, il voyagea en Europe et en Amérique avant de devenir évêque. Il défendit l'obéissance passive mais il s'intéressa aux réformes économiques de l'Irlande. Et s'il ne croyait pas en la matière, il écrivit quand même un traité de médecine sur l'eau de goudron pour soigner la vérole. Berkeley est donc un homme et un penseur aux langages multiples qui permet encore de réfléchir aux phénomènes de la perception visuelle et plus généralement à la prose du monde… l’émission se poursuit avec différents intervenants et je me tiens en éveil… Avez-vous remarqué que l’on ne perçoit jamais l’instant de bascule, le flip de l’endormissement ? Ainsi je ne sais plus quand, j’ai rêvé d’autre chose au lieu d’écouter l’émission. A quoi ai-je pensé, pris dans cet état de légère hypnose que provoque la marche rapide ? Eh bien j’ai songé à cette œuvre-exposition pour l’université et surtout à comment en garder une trace. Une image s’est formée : celle d’une sorte de maquette en carton de toute l’exposition, avec à l’intérieur la reproduction fidèle photographiée en couleur de toutes les œuvres prêtées par les collègues. Sur les parties externes seraient écrits les textes et listes relatifs à cette œuvres participative. La boîte se plierait pour servir de catalogue comme ces livres d’enfant qu’on peut faire passer de trois à deux dimension et inversement. Le découpage respecterait la configuration architecturale exacte de la salle d’exposition.

Tout à coup, je m’aperçois que depuis un moment, je n’écoute plus l’émission sur Berkeley. J’y reviens donc en me demandant quelle relation pourrait exister entre ce que j’avais entendu de la philosophie de Berkeley et mon projet. Comment reconstituer le trajet ? « Théorie de l’immatérialisme, la perception relève de l’idée. Doctrine contre le matérialisme, le substrat de ce que nous percevons. Il est inutile que le substrat matériel soit posé pour démontrer le monde extérieur. Slogan opposé au Cogito cartésien. L’inexistence de la matière n’est à aucun moment une raison de douter de la réalité du monde extérieur. Exister c’est être perçu. Le monde est d’autant plus là qu’il est perçu. Tout m’est donné instrumentalement. » Ces bribes de l’émission me troublent ayant pour ma part toujours considéré Berkeley comme solipsiste. Je me prends à imaginer une clôture du monde refermé sur lui-même, c’est-à-dire sur la perception circulaire que je peux en avoir quand je fais un tour sur moi-même. Je repense aussitôt à Bergson et à son intérêt pour les phénomènes d’hypermnésie panoramique, la vision panoramique des mourants comme juxtaposition. Bergson a en effet avancé que cette hypermnésie n’était pas due « à une accélération de la circulation sanguine du cerveau » mais au contraire à « un relâchement de la tension habituelle » à l’instant par exemple où le noyé s’abandonne à son sort. Le mourant revoit le film de son existence non dans la successivité mais dans la simultanéité. Dans L’évolution créatrice, Bergson écrit ceci : « Laissons-nous aller. Au lieu d’agir rêvons. Du même coup notre moi s’éparpille ; notre passé qui jusque-là se ramassait sur lui-même dans l’impulsion indivisible qu’il nous communiquait, se décompose en mille et mille souvenirs qui s’extériorisent les uns par rapport aux autres. Ils renoncent à s’entre-pénétrer à mesure qu’ils se figent davantage. Notre personnalité redescend ainsi dans la direction de l’espace » [3]

De mon écoute concentrée sur Berkeley, j’ai, sans m’en rendre compte glissé dans une rêverie bergsonienne telle que Georges Poulet l’a analysée dans son livre L’espace proustien, texte que je connais bien ayant tenté de travailler plastiquement depuis une dizaine d’années sur ce phénomène d’hypermnésie panoramique avec des centaines de tamis de maçons peints et juxtaposés. Je rejoins donc une constante de mon travail artistique : une poïétique de la circularité. Par le truchement d’une cinéplastique en marche, associée à la fréquentation auditive de débats philosophiques, j’imagine un dispositif pour une œuvre ou du moins son prolongement dans un objet hybride. Cette œuvre ne sera ni un livre, ni une maquette mais une sorte de polyptyque se refermant sur lui-même pour mettre en boîte et bout à bout la compilation esthétique de la communauté universitaire à laquelle j’appartiens. Je vois nettement l’objet façonné, carton épais et satiné, les problèmes techniques qui sont devant moi : il faudra photographier chaque œuvre prêtée et reconstituer la disposition exacte sur chaque mur, en respectant les proportions, une image par panneau étant exclue à cause des problèmes de parallaxes… La phénoménologie du contre, chère à Bachelard commence, la réalité fait obstacle, avec ses contraintes budgétaires, ses interminables négociations qui font le prix des œuvres collaboratives, les droits de reproduction, etc.

Ainsi, Valéry, Deleuze, Berkeley, Bergson, Bachelard, n’ont pas manqué, par capillarité d’infuser le processus créatif. Comme disait Deleuze (Dialogues, 8) : Pendant qu’on tourne en rond dans ces questions, il y a des devenirs qui opèrent en silence », j’ajouterai : ou dans les mots entrelacés de la radio !

Il est a signaler que c’est par une sorte d’époche, de suspens du regard, que se forme une vision intérieure sortie « toute rôtie de la muse », comme dirait Valéry. Le livre-maquette apparaît comme une condensation des virtualités de l’action collective et de l’exposition. Cette image encore toute mentale, issue des interceptions de la philosophie écoutée puis insinuée dans mon corps en marche se donne tout à la fois comme le projet et le résultat de cette opération d’art institutionnel et coopératif. C’est une apnée du regard, qui a pu laisser advenir la visualisation globale de ce que sera cette œuvre. Mais à partir de là tout reste à faire. Le travail commence.


[1] Jean-Pierre Criqui, « like a Rolling Stone : Gabriel Orozco », Un trou dans la vie, Desclée de Brouwer, Paris, 2002, p. 184.

[2] Thierry Davila, Marcher, créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle. Ed. du Regard, Paris, 2002, p. 16.

[3] Henri Bergson, L’évolution créatrice, p. 226.

 Last Modified 11/8/16